Eugénie Joltreau, doctorante

“J’ai eu un nouveau « déclic » avec la démission de Nicolas Hulot. Je l’ai écouté en direct, dans un hôtel à Cologne alors que je m’apprêtais à participer à l’une des conférences les plus reconnues en économie. A ce moment là, je me suis sentie à côté de la plaque. J’ai remis en question mon propre travail et mon utilité pour la société, ainsi que le rôle de ma discipline.”
Eugénie est doctorante en économie circulaire à l’université Paris-Dauphine. Elle nous parle de la joie d’avoir la capacité d’apporter une nouvelle vision et de changer les choses, mais aussi des difficultés du métier de doctorant.

Quel parcours, quelles compétences et quel impact? Cette semaine, on apprend avec un professionnel les enjeux de son métier!🍃

Nouveau portrait d’une jeune pro qui fait la transition écologique. Aujourd’hui c’est Eugénie Joltreau, doctorante en économie circulaire de 28 ans qui nous parle de son métier. Au lycée, elle voulait devenir biologiste ou géologue, sans trop de certitudes. C’est d’ailleurs dès le lycée qu’elle s’est sentie concernée par le changement climatique. Au fil de plusieurs expériences de stages, notre Pépite a construit son projet de thèse, sur laquelle elle travaille aujourd’hui. A côté de son travail, elle est également animatrice de la Fresque du Climat depuis plusieurs années.
Hello Eugénie ! Peux-tu nous raconter ton parcours d’études ? Etais-tu concernée par la transition pendant ta formation ?

Au lycée, en cours de SVT, j’ai été frappée par une carte qui représentait les côtes françaises avec une montée des eaux. C’était en 2010/2011. Je ne comprenais pas pourquoi on en parlait pas tous les jours dans les médias, tellement ça me semblait gros. Ensuite, en licence j’ai fait un an d’échange à l’université de Vienne, en Autriche, où j’ai essayé de me spécialiser en économie de l’environnement. Ensuite, en master, dès qu’il existait une option environnement je la choisissais, même si mon cursus est resté plutôt général (économie appliquée).

C’est une conseillère d’orientation qui a conseillé à Eugénie d’aller à Dauphine, dans le cursus économie gestion. Notre Pépite ne voulait pas faire de prépa ou d’école payante, donc Dauphine était un bon compromis pour suivre un cursus généraliste, se sentir « dans l’action » et avoir une « sécurité de l’emploi ».

Elle a également acquis beaucoup d’expériences et pu découvrir différents milieux grâce aux nombreux stages qu’elle a fait, en France et à l’international. Un stage en banque, dans un éco-organisme (recyclage des emballages ménagers), dans des centres de recherche et de coopération internationale, et dans une Ambassade. Dans ses expériences de recherche, Eugénie a travaillé sur le marché du carbone européen (en Allemagne) et à l’OCDE elle a travaillé sur les statistiques des émissions liées à notre consommation (émissions territoriales, versus, émissions importées).

On veut comprendre ce que tu fais ! Comment ça se passe au quotidien ?

La plupart de mes journées ressemblent à celle-ci: je vais à mon bureau à l’Université et je reprends ma réflexion de la veille, je code mes données, je résous mes équations… C’est un métier assez solitaire et pourtant, c’est exactement ce que je ne voulais pas quand j’étais au lycée! Du coup, de plus en plus, quand j’ai assez de matière pour discuter de mes résultats de manière informelle avec des chercheuses/chercheurs, je les contacte. Généralement, ils sont plutôt contents de pouvoir discuter de thématiques de recherche communes. Au final, je trouve ça beaucoup plus sympa que les habituelles conférences du métier (très formelles, assez stressantes). J’essaie également de plus en plus d’aller vers un public moins spécialisé. Autrement, pendant les périodes de cours, l’enseignement me prend beaucoup de temps. J’ai parfois la possibilité d’enseigner sur mes sujets de recherche et c’est un vrai plaisir.

Pour décrocher un contrat doctoral à l’Université, il faut monter un projet de thèse. Pour Eugénie, c’est à travers ses expériences professionnelles qu’elle a pu construire et décider de sa thématique et de ses questions de recherche précises. Dès le début du projet de thèse, il a fallu qu’elle identifie la méthodologie qui lui permettrait de répondre à ces questions. En économie, la méthodologie type est d’utiliser une base de données ou de faire un modèle mathématique. Une fois que tous ces éléments ont été bâtis, il faut convaincre un ou une professeure d’accompagner le projet de thèse pendant le processus de sélection. Ce processus de sélection se fait à la fois sur dossier et à l’oral.

Quelles sont les compétences d’une doctorante en économie circulaire ?

Pour être doctorante, les compétences techniques sont importantes, et Eugénie en a acquis quelques unes par elle-même. Par exemple sur des forums, ou elle a appris à coder, ou dans des discussions. Les compétences analytiques sont également centrales dans son travail. Comme elle est également enseignante, notre Pépite doit savoir transmettre ses connaissances.

Une de mes plus grandes compétences c’est peut-être le fait de m’intéresser à beaucoup de choses, ça me permet d’enrichir ma recherche et de prendre du recul. Mais ça me dessert aussi parfois, lorsque je me disperse trop. Mon parcours de manière générale est utile, dans le sens où j’ai fait beaucoup de choses, et ça m’a donné confiance en moi, sur ma capacité à apprendre vite et à me lancer dans des expériences nouvelles.

Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton travail ? Au contraire, qu’est ce que tu aimes le moins, ou qui est plus difficile ?

Ce que j’aime le plus c’est cette liberté de développer mes questions de recherche, les partager. La possibilité d’apporter une nouvelle vision, de changer les choses. Quand je prends toute une journée pour lire un livre qui m’intéresse, je me trouve chanceuse. Le fait d’appartenir à une communauté mondiale, de pouvoir faire des séjours à l’étranger pour collaboration. La possibilité d’inspirer des étudiants (ou parfois, malheureusement de leur faire peur, sur les thématiques environnementales…), et d’être inspirée en retour.

Eugénie nous rappelle aussi qu’il y a des côtés difficiles au métier de doctorant. C’est un métier solitaire, compétitif, et peu valorisé, à la fois au niveau du salaire ou de la reconnaissance. C’est un métier ou il y a beaucoup de souffrance: une étude fait état d’1 doctorant sur 4 en dépression.

C’est perçu comme « normal » que les doctorants soient « un peu déprimés ». Il y a une sorte de loi du silence autour de ça: ce n’est pas quelque chose qu’on dit, sinon, quelque part ça veut dire qu’on a , « pas le mental » pour ce métier, et parce que « personne ne nous a forcé ». Beaucoup de doctorants sont dégoûtés de la recherche à l’issue du doctorat. Pourtant, les doctorants ont un rôle important dans la société et les facs ont besoin d’eux.

Parlons CASH ! Ca paye bien doctorante ?

Non. Quand j’ai postulé pour la thèse, je n’avais pas spécialement l’envie ou le besoin de gagner beaucoup d’argent. J’étais heureuse et fière d’avoir réussi à faire passer mon projet de thèse, j’avais l’impression que j’allais donner un sens à mon travail, et une utilité à mes compétences. J’ai décroché un contrat doctoral qui me permettait, avec l’enseignement à côté, d’avoir un revenu qui me convenait. Seulement après 3 ans de thèse, le financement du contrat doctoral s’arrête. Il faut souvent enseigner plus, gagner moins, subir plus de pression. Il y a également peu de « sens » d’accepter des conditions qui ne nous conviennent pas pour faire ce qu’on aime. C’est un critère qui sera important pour moi désormais.

Et pour finir, petit coup d’œil à la boule de cristal ! Où est-ce que tu te vois dans quelques années ?

Pour l’instant, je m’imagine en poste à l’Université, avoir publié mon livre, et m’inscrire pleinement dans un questionnement de société, et des projets d’enseignement innovants. Mais mon avenir n’est pas figé, et si ce n’est finalement pas le chemin que je prends, ça n’a aucune importance.

La mine d’or de notre doctorante

« Planetary Boundaries », de Rockstrom et al., 2009.

Des cours en ligne gratuits offerts par 160 des meilleures universités du monde ! C’est le moment d’apprendre quelque chose de nouveau.

Des livres: « Homo Détritus » de B. Monsaingeon, « Nicholas Georgescu-Roegen, pour une révolution bioéconomique » de A. Missemer, « Plastique, le grand emballement » de N. Gontard, « Ecologie intégrale. Pour une société perma-circulaire » de C. Arnsperger.

Un podcast: « De cause à effets, le magazine de l’environnement » sur France Culture

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